Le syndicat des taxis de Cannes menace de bloquer l’aéroport de Nice cet été. La colère est légitime. Mais ni le blocage d’un terminal, ni les contrôles de police ne régleront quoi que ce soit. En France, l’hypocrisie est un sport national, et ce conflit en est un exemple presque parfait.
Ce que les taxis dénoncent, et pourquoi c’est réel
Le constat des taxis cannois est inattaquable. À Nice, 437 taxis font face à près de des milliers de macarons VTC délivrés chaque année. Les tarifs préfectoraux (32 € pour le centre-ville, 85 € pour Cannes) sont impossibles à tenir face à des plateformes qui affichent moitié prix. Ils réclament des contrôles de la police nationale. Et là, le premier niveau d’hypocrisie commence.
Les contrôles de police ne sont pas la solution
Quand la police nationale intervient, elle verbalise le chauffeur VTC qui stationne en infraction. Le chauffeur paie l’amende, ou ne la paie pas. Uber, lui, n’est pas concerné. La plateforme a envoyé son chauffeur chercher un client, elle a encaissé sa commission, et si le chauffeur prend une contravention, c’est son affaire. Le donneur d’ordre est intouchable.
Les verbalisations ne servent qu’à une chose : remplir les caisses de l’État. Elles ne dissuadent pas Uber de continuer, elles ne compensent pas les taxis pour les courses perdues, et elles n’améliorent pas la situation des chauffeurs VTC verbalisés. C’est un système qui punit l’exécutant et protège le commanditaire. Exactement comme le reste.
Le chauffeur VTC : exécutant d’un système qui l’a piégé
Avant de pointer le chauffeur VTC qui attend à proximité du terminal, il faut se demander comment il en est arrivé là. Dans la grande majorité des cas, la réponse est simple : France Travail lui a vendu du rêve.
Comme nous l’avons documenté dans notre enquête Uber financé par vos cotisations, des milliers de demandeurs d’emploi ont été orientés vers la formation VTC ces dix dernières années : CPF mobilisé, allocations maintenues, discours sur l’entrepreneuriat et la liberté. La durée de vie moyenne d’une activité VTC est de 18 à 24 mois. France Travail le sait et continue, parce que chaque création d’activité fait sortir un chômeur des statistiques. L’État améliore ses chiffres et Uber récupère un chauffeur formé avec de l’argent public.
Une fois installé, le chauffeur VTC découvre la réalité : tarifs fixés par Uber avec parfois des commissions à 45% prélevée par Uber. Il porte toutes les charges, travaille souvent 60 à 70 heures par semaine pour un revenu parfois inférieur au SMIC. Quand il enfreint une règle de stationnement par instinct de survie économique , c’est lui qui trinque, absolument pas Uber qui lui a demandé d’être là !
Dix ans d’arbitrages en faveur d’Uber, documentés
Ce laisser-faire n’est pas une négligence. C’est une politique construite. Les Uber Files publiés en 2022 ont établi qu’Emmanuel Macron, alors ministre de l’Économie, avait eu au moins 17 échanges directs avec Uber en 18 mois avec à la clef des amendements rédigés à Bercy pour le compte de la plateforme.
Alors quand les taxis réclament des contrôles renforcés de l’État, ils demandent à ce même État de réguler un acteur qu’il a lui-même protégé pendant dix ans. Et quand l’État envoie des policiers verbaliser des chauffeurs VTC, il fait semblant d’agir tout en préservant le seul qui compte : la plateforme. Deuxième niveau d’hypocrisie.
Bloquer un aéroport pour ne rien changer
Cet hiver, ce sont les chauffeurs VTC qui ont bloqué l’aéroport d’Orly pour dénoncer leurs conditions de travail. Cet été, les taxis menacent de faire la même chose à Nice. 24 heures de médias, quelques images, puis le silence. Uber n’a pas perdu un euro, l’État n’a pas changé une ligne de sa politique, et les voyageurs bloqués dans les terminaux n’ont aucune sympathie pour une cause qu’ils ne comprennent pas.
Le vrai levier n’est pas à l’aéroport. Il est dans la responsabilité du donneur d’ordre. Si Uber envoie un chauffeur prendre en charge un passager dans une zone interdite, c’est Uber qui devrait être sanctionné, pas le chauffeur. C’est Uber qu’il faudrait verbaliser, poursuivre, contraindre. Mais ça, personne ne le fait. Parce que ça dérangerait vraiment.
La seule issue : taxis et VTC ensemble, contre le bon ennemi
Tant que taxis et VTC se battent entre eux, les plateformes et l’État ont les mains libres. C’est d’ailleurs exactement ce que ce système a été conçu pour produire : deux catégories de travailleurs qui s’épuisent à se faire la guerre pendant que le vrai problème prospère.
Le taxi qui ne peut pas s’aligner sur les prix d’Uber et le chauffeur VTC qui travaille à perte pour rembourser son véhicule sont victimes du même mécanisme. La solution n’est pas dans un blocage de plus, ni dans des verbalisations qui ne changent rien. Elle est dans une mobilisation commune pour exiger ce qui est esquivé depuis dix ans : la responsabilité des plateformes comme donneurs d’ordre, une fiscalité réelle sur leur chiffre d’affaires réalisé en France.
Si les taxis cannois veulent vraiment peser, qu’ils tendent la main aux chauffeurs VTC qui subissent le même système, et qu’ensemble ils aillent frapper à la porte de l‘Élysée.




