Ils roulent au pas, clignotant allumé, moteur à peine chaud. Sur la banquette arrière, l’odeur des gobelets de vin chaud se mélange au parfum des touristes qui enchaînent les chalets. De l’extérieur, on pourrait croire à une période d’abondance. En réalité, pour les chauffeurs VTC qui travaillent autour du marché de Noël de Strasbourg, décembre n’a plus grand-chose de magique.
Depuis plusieurs semaines, beaucoup disent vivre un mois sous contrôle permanent. Ils acceptent la nécessité des vérifications, mais ce qu’ils ne comprennent plus, c’est leur fréquence. Certains affirment être arrêtés deux à trois fois par jour, parfois par les mêmes équipes, aux mêmes endroits. Les papiers sont en règle, la carte professionnelle valide, la vignette apposée, mais le contrôle recommence encore. Et au bout du troisième, il n’est plus perçu comme une mesure de sécurité, mais comme une suspicion qui ne s’éteint jamais.
Le contrôle n’est pas le problème. C’est la répétition qui use.
Lorsque l’on discute avec eux, aucun chauffeur ne demande la fin des contrôles. Tous reconnaissent que le marché attire aussi des véhicules illégaux, des transporteurs sans licence, des voitures non déclarées. Ce n’est pas là que se situe le conflit. Le malaise naît dans l’accumulation, dans la sensation de tourner en boucle, dans la perte de temps qui se multiplie sans jamais être compensée.
La scène se répète : arrêt, documents présentés, véhicule inspecté. Puis, quelques heures plus tard, la même scène, parfois identique au mot près. Un chauffeur raconte avoir été contrôlé le matin à l’entrée de la Grand Rue, puis de nouveau l’après-midi à 300 mètres de là, sans qu’aucune anomalie n’ait jamais été relevée. « Le premier contrôle, ça va. Le deuxième, ça devient lourd. Le troisième, c’est de la défiance », résume-t-il. Ce qu’il exprime n’est pas une colère explosive, mais un épuisement lent, diffus, insidieux.
Une journée de travail qui s’étire, sans garantir un meilleur revenu
Ce que le grand public ignore souvent, c’est que le VTC n’est payé qu’en mouvement. Dès que la voiture s’arrête, le compteur s’arrête aussi. Dix minutes pour un contrôle, c’est dix minutes non facturées. Trente minutes cumulées, puis quarante, puis plus d’une heure selon les jours… un mois marqué par cette répétition représente des centaines d’euros disparus sans jamais avoir existé.
Pour certains, la période de Noël devait être la plus rentable de l’année. Elle devient parfois la plus épuisante. Les chauffeurs tournent davantage, patientent plus longtemps pour approcher du centre-ville, déposent à distance parce que les accès sont filtrés. La fatigue mentale remplace progressivement la féerie. Et le sentiment d’être surveillé plus que considéré devient omniprésent.
Derrière les vitrines illuminées, une profession qui s’essouffle
La question n’est plus vraiment celle de la légalité du contrôle. Elle touche désormais à la relation entre une profession et les autorités qui l’encadrent. Les chauffeurs ont l’impression de ne jamais être pleinement légitimes, toujours tolérés, rarement intégrés au dispositif global de transport urbain.
Au milieu des façades alsaciennes et des chalets dorés, les touristes ne voient rien. Mais dans l’habitacle d’un VTC, derrière les vitres qui tremblent légèrement avec le chauffage, une phrase revient, presque mot pour mot dans les conversations :
« On a l’impression d’être coupables d’exister. »
Ce sentiment, qu’on peut balayer d’un revers de main lorsqu’on ne connaît pas le métier, dit pourtant quelque chose d’important. Il raconte une fracture silencieuse. Un décalage entre la réalité affichée — sécuriser, contrôler, organiser — et le vécu quotidien de ceux qui travaillent au cœur du dispositif.
Si rien ne change, l’exaspération pourrait devenir un mouvement
Pour l’instant, le mécontentement reste une somme de voix isolées. Mais elles deviennent plus nombreuses, plus claires, plus vives. Dans les groupes de chauffeurs, dans les conversations tard le soir, dans les parkings où l’on se réchauffe un café entre deux courses, quelque chose se cristallise. Le ras-le-bol ne disparaît plus avec le lendemain. Il s’accumule.
Le marché de Noël continuera d’attirer des foules. Les guirlandes continueront de briller. Les VTC, eux, continueront de rouler. Mais une ville ne peut pas indéfiniment demander à une profession de travailler dans la tension sans l’écouter. Et si la répétition des contrôles continue de remplacer la reconnaissance du métier, alors la phrase qui revient aujourd’hui dans les voitures pourrait bientôt se répéter ailleurs, plus fort, plus haut.








