Analyse : Uber, l’État et les coopératives comme Stairling au cœur d’un compromis risqué
Le secteur VTC en France traverse une mutation profonde. L’arrivée de structures comme Stairling, proposant aux chauffeurs le statut d’entrepreneur salarié en CDI, suscite autant d’enthousiasme que de méfiance.
Derrière cette innovation juridique se cache une réalité complexe : ce statut hybride bénéficie autant — voire plus — aux plateformes comme Uber et aux coopératives intermédiaires qu’aux chauffeurs eux-mêmes.
Analyse complète d’un modèle qui bouleverse l’écosystème des VTC.
⭐ Qu’est-ce que le statut d’entrepreneur salarié dans le VTC ?
Le statut d’entrepreneur salarié, né dans les années 2000 puis encadré par la loi ESS de 2014, est aujourd’hui utilisé par certaines coopératives pour proposer un CDI sans subordination réelle, un modèle à mi-chemin entre indépendance et salariat.
Dans ce système, le chauffeur :
- bénéficie d’un CDI (protection sociale, chômage, retraite, mutuelle)
- conserve son autonomie totale (horaires, plateformes, organisation)
- finance ses propres frais professionnels (carburant, entretien, véhicule)
Cette formule est présentée comme une solution pour sécuriser les chauffeurs tout en respectant l’indépendance qu’exigent Uber, Bolt ou Heetch.
⚠️ Un statut hybride jugé “hypocrite” par des chauffeurs et juristes
Ce modèle fait l’objet de critiques importantes.
De nombreux professionnels considèrent qu’on crée ici une fiction juridique :
« On assume les risques d’un indépendant, mais on paie les charges d’un salarié. »
En effet, contrairement à un CDI classique :
- le chauffeur paie tout : carburant, location, usure du véhicule
- il reste dépendant du volume de courses
- il n’a aucun lien hiérarchique avec la coopérative
- il ne peut pas obtenir le remboursement des frais professionnels
Le statut hybride accumule donc les contraintes des deux modèles sans en offrir tous les avantages.
🔥 Un modèle qui protège surtout Uber des procès pour salariat déguisé
L’un des effets les plus importants — et les moins avoués — de ce statut est qu’il réduit fortement la possibilité pour les chauffeurs VTC d’attaquer Uber en justice.
Un chauffeur auto-entrepreneur peut saisir les tribunaux pour demander une requalification en salarié Uber, ce qui pourrait entraîner :
- le paiement d’arriérés de salaires
- le paiement de cotisations sociales
- la reconnaissance d’un lien de subordination
- la condamnation de la plateforme
Mais un chauffeur en CDI via une coopérative :
- n’est plus “indépendant”
- a déjà un employeur
- ne peut plus demander à être salarié Uber
👉 Uber se retrouve juridiquement protégée, sans avoir à salarier ses chauffeurs.
🟧 Stairling et les coopératives VTC : les nouveaux acteurs gagnants
Les coopératives comme Stairling tirent également profit du système.
Elles :
- perçoivent une commission sur le chiffre d’affaires des chauffeurs
- deviennent des intermédiaires incontournables
- répondent aux attentes réglementaires de l’État
- bénéficient parfois d’aides liées à l’Économie Sociale et Solidaire (ESS)
Elles se positionnent comme un compromis social, mais deviennent en réalité un nouveau maillon économique entre chauffeurs et plateformes.
🟦 L’État : gagnant à court terme, perdant à long terme ?
Pour l’État, ce modèle offre plusieurs avantages immédiats :
- une hausse des cotisations sociales par rapport à l’auto-entreprise
- une réduction de la précarité
- l’apaisement des tensions entre chauffeurs et plateformes
Mais il existe un manque à gagner massif :
- disparition des requalifications judiciaires et des arriérés potentiels
- optimisation fiscale via les coopératives
- prise en charge future des travailleurs épuisés par le métier
- retraites faibles, qui devront être complétées par la solidarité nationale
À long terme, la collectivité pourrait payer plus que ce qu’elle ne récupère.
📉 Les chauffeurs : les vrais perdants du modèle hybride ?
Tout dépend du profil.
✔ Les gagnants
Chauffeurs fortement actifs (200–300 €/jour de CA)
Ils profitent :
- du chômage
- de la retraite
- de la mutuelle
- de la simplification administrative
- d’une fiche de paie facilitant crédit et logement
❌ Les perdants
Chauffeurs à activité moyenne ou faible :
- frais à leur charge
- cotisations élevées
- dépendance totale aux plateformes
- impossibilité d’attaquer Uber
- revenu parfois inférieur à l’auto-entreprise
Le modèle hybride se révèle alors moins rentable et moins protecteur qu’annoncé.
🎯 Un compromis politique pour protéger Uber plus qu’une innovation sociale
Le statut d’entrepreneur salarié dans le VTC n’est ni totalement un progrès, ni totalement une arnaque.
C’est une solution politique intermédiaire, conçue pour :
- protéger Uber d’un risque juridique majeur
- stabiliser un secteur en crise
- offrir un vernis social aux chauffeurs
- créer une nouvelle économie coopérative
Mais cette architecture reste fragile et soulève des questions profondes :
👉 Est-il acceptable que des travailleurs paient les frais d’un indépendant tout en ayant les charges d’un salarié ?
👉 Peut-on durablement protéger les plateformes tout en invoquant la protection sociale ?
👉 Le statut hybride est-il la meilleure réponse pour la collectivité ?
Une chose est certaine :
ce compromis ne règle pas la contradiction centrale du modèle Uber : autonomie économique inexistante mais responsabilité totale pour les chauffeurs.








